Dis-moi dix mots : Gontrand

22 03 2016

Quand Gondrand s’est levé ce matin-là, il était encore tôt. Il le savait parce que seule la lumerotte éclairait son petit appartement sans rideau. Il sentait qu’il ne pouvait, qu’il ne pourrait pas faire de cette journée un moment mémorable. Comme ces journées où on se lève trop tôt, où il est trop tard pour se rendormir, où la seule envie qui nous reste est celle de rester au lit pour la journée. Une journée où le temps est mauvais, où rien n’ira comme sur des roulettes, où son pied le premier à toucher le plancher sera surement celui qui lui portera tant de malheur. Gontrand s’assied donc sur le rebord de son lit, comme chaque matin, se disant qu’en ne changeant pas sa routine, il éviterait peut-être le pire. Il prit de sa main droite ses lunettes qui reposait sur la table de nuit, pour tenter de distinguer la vie dans son une pièce et demie. Le vent d’automne soufflait des rafales dans ses trois petites fenêtres. Il drache depuis plusieurs minutes, c’est un peu ce qui l’a réveillé. Il passe la main gauche sur le bas de son visage, histoire d’essuyer les résidus d’une nuit passée un peu ivre, ça l’aide à dormir. La bouche pâteuse lui rappelle qu’un verre d’eau repose sur la table de nuit. Sur sa porte, donnant sur l’escalier extérieur de l’immeuble, il entend un bruit sourd, surement le journal, il devra faire vite s’il veut lire quelques pages, car la pluie ravagera rapidement les vieilles nouvelles de la veille. En ouvrant la porte, une bourrasque inonde l’entrée, le journal repose dans un sac de plastique, à deux mètres de la porte. Il se dépêche à sauter sur le balcon pour ramasser le journal quand la porte se referme sur lui. Un peu surpris il se dépêche vers celle-ci et se rend compte qu’elle n’était pas verrouillée, celle-ci qui dans ces habitudes l’est toujours. Il entre, dépose le journal sur la minuscule table ronde, s’en va à la salle de bain histoire de s’éponger un instant. Au retour, il se fait un petit ristrette pour accompagner sa lecture. Gontrand lit toujours les mêmes sections dans son journal de quartier, la première page, la politique et les arts et spectacles, toujours dans cet ordre, et ce depuis toujours. Il garde toujours pour la fin, la météo et la chronique nécrologique pour la fin. Il est content de ne pas être plus au nord, où ils annoncent de la poudrerie pour la journée, que certaines écoles sont déjà même fermées. Gontrand éprouve un certain plaisir à lire et à regarder les photos de cette dernière section, se demandant comment on peut choisir cette photo plutôt qu’une autre, comme cette Pauline Miron à l’air chafouine, comment sa famille c’est arrêté à cette photo. Et il s’invente des histoires sur ces gens qui sont disparus à des âges variables, simplement parce que la vie en avait décidé autrement de leur plan. Chaque fois c’est pareil, il y passe des heures. Il a même déjà fait le tri parmi ses photos, pour trouver la sienne quand ça serait le temps, il ne se pardonnerait jamais de laisser à qui que ce soit la liberté de l’identifié dans une position où il n’était pas à son meilleur, homme champagné, il n’avait pas envie d’être la risée du quartier avec une photo où il aurait l’air un peu fada. Il en a quand même choisi trois, s’assurant de détruire celle qu’il ne prendrait surement pas, et mis ses préférées sur le frigo dans une petite enveloppe sous l’aimant du mot commémoratif de sa femme, morte depuis dix ans maintenant. Il jette un oeil à l’enveloppe, ne regarde même plus sa femme. La maladie l’a privé de son premier amour, son seul, qu’il avait rencontré lors d’un voyage à Haïti, où ils étaient allés pour la même raison, sans encore se connaitre avant cette rencontre-choc, où elle était tombée assise sur lui lors d’un transport en tap-tap entre l’aéroport de Port-au-Prince et St-Marc. Ils n’avaient tous deux que la vingtaine et tellement de promesses ils se faisaient déjà qu’à leur regard, avant même de s’être présenté. Il était furieux après elle de l’avoir quitté avant lui, il gardait au fond de lui une certaine rancoeur face à la vie et ne ce n’était jamais pardonné à lui même de ne jamais lui avoir dit combien il l’aimait. Le temps et la solitude broyant ses idées, il s’était laissé charmé par Huguette, la seule fleuriste du quartier où il faisait les livraisons pour arrondir sa pension. Il se fit un autre café, pour terminer sa lecture, pour terminer de regarder les grands décédés de la veille, il en meurt tellement de gens. Des jeunes, des vieux, des gens qui ont encore l’air heureux. Il prend soin de lire chaque texte, chaque mot, s’imprégnant de l’attention, ou de l’inattention des textes rédigés. Lui même n’était plus très vigousse, mais tout de même créateur à ses heures, il se demande ce que les gens pourraient bien dire de lui à son départ. « Elle laisse dans le deuil… » c’était toujours écrit cela, même sur celle de sa femme… Gontrand Longpré et Grace, leur fille adoptive qu’ils étaient allés chercher bien des années plus tard à Haïti, car il ne pouvait pas avoir d’enfant, il était stérile dû à une maladie qu’il avait eue. Aujourd’hui, sa fille était retournée dans son pays natal, pour faire comme ses parents, laissant Gontrand un peu seul, elle lui avait demandé de l’accompagner, mais à son âge et dans les conditions de guerre qu’on retrouvait là-bas, il n’allait être qu’une carcasse à transporter. Il détourna ses idées et son regard vers l’extérieur, comment il allait pouvoir travailler aujourd’hui, il appellerait peut-être pour déclarer malade, sa journée semblait déjà perdue, et ce depuis qu’il s’était levé. Retournant à sa lecture, son coeur s’arrêta, une larme sur sa joue coula, il était devant le drame de sa journée, il se leva d’un bond, saisi le téléphone qui dormait sur le comptoir, composa sur le téléphone un numéro, tentant de ne pas se décomposer. Parla un instant puis raccrocha. Il se rassois à sa place, poussant la tasse de café du revers de la main, l’envie n’y était plus, il pleurait en silence. Il pensa alors à sa fille, qu’il devait peut-être la rejoindre maintenant, pendant qu’il avait encore la vie, pendant qu’il ne pouvait plus rien attendre que la mort. Son regard se perdit dans le vide, de longue minute, à penser à rien, jusqu’à ce que la porte sonne. Il ouvrit la porte, ne pensa même pas à inviter le commis du dépanneur à l’intérieur, paya, pris son paquet et referma la porte. Il déposa la grosse caisse sur le comptoir, l’ouvrir et s’ouvris une bière, à 8h31 bien précisément. Ce manège continua en silence pendant la journée, jusqu’à ce que la caisse soit terminée, que lui aussi est un peu fini. Il décida de sortir, sans se soucier de ce qu’il portait, il titubait dans les rues en direction du fleuve.

Gontrand fut retrouvé 3 jours plus tard, endormi sur les berges du cours d’eau qui bordait sa ville. Il ne laissa dans le deuil personne qu’il aimait. Il se réveilla à l’hôpital, avec sa fille à son chevet lui tenant la main. Il décida de ne plus parler jusqu’à sa mort. Il décida de ne pas aller aux funérailles d’Huguette et ne pouvait même pas lui envoyer de fleur. Il attendu sa mort trop longtemps dans une maison de retraités avec traumatisme dû à son mutisme. Il s’éteignit un jour de mai, laissant dans le deuil son unique fille et cette rancoeur face à la vie.

 

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Cet exercice vient du site qui suit… chaque année ils sortent dix mots de la francophonie, Cette année c’était les suivants.
Pour la définition des dix mots dits… http://www.dismoidixmots.culture.fr/
en  France « chafouin » et « fada», au Québec « poudrerie » et « dépanneur », en Belgique  « lumerotte » et «dracher », en Suisse « ristrette » et « vigousse », en Haïti  « tap-tap » et au Congo « champagné ».
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À terre

28 02 2016

À terre, j’ai posé le pied. Il semble qu’il y avait longtemps que ma tête tournait, il semble que je n’aie vraiment pas le pied marin. À force de vouloir garder l’équilibre, je passe d’une dépendance à l’autre. De l’amour, à l’achat, je me lance maintenant dans le travail, les chiffres, ceux qui ont hanté mon enfance, je les manipule comme je veux, pour les faire parler, pour les obliger à me répondre toujours. J’ai oublié qui j’étais, je l’oublie chaque jour, même mon miroir ne me retourne plus mon image. Ne suis-je pas toujours celui qui instaure le premier regard? Je ne m’aventure plus, je ne pousse plus, je pèse et sous-pèse chaque mot, chaque mouvement que je sens sans ne plus pressentir, ressentir. Que m’est-il arrivé et quand? Je ne me laisse touché que par la musique, quand d’une main j’essuie une larme d’une histoire déjà depuis trop longtemps passée. Caresse ma joue, s’il te plait. À terre, je ne tiens qu’à, je ne tiens qu’à toi, qu’à toi, à toi. Ton regard ne me berce plus, je te cherche comme les jours se passent. Seule ma mémoire tiens le coup, seule ma mémoire prend un coup, oublie, une minute, une heure, une soirée entière, pour ne plus me sentir moi, pour ne plus me souvenir ce que tu me disais hier. Tu es partie, tu reviendras toujours, un coup de hache dans mes jambes qui tienne qu’à terre, tu ne m’ébranles plus, de tes mots traites qui m’ont si longtemps charmé, ton amertume envers moi reflète ce que tu n’as jamais compris de moi. Et le temps, qui va doucement sous mon oreiller, le sommeil léger jusqu’à la prochaine fois. J’ai toujours raison d’avoir tort, je n’ai jamais tort d’avoir raison. Tu es l’interprète des mots que je ne dis pas, que je ne dis plus à personne, parce qu’à force de les user, ils ne servent plus à grand-chose. Les mots sortent et tombent à terre, à plat, aux oubliettes. Je suis le rêveur déçu d’avoir trop longtemps espéré ce qu’aujourd’hui tu peux me permettre, toujours trop tard, toujours trop loin de ma réalité. La réalité où un jour en mer, ton coeur de sirène est venu m’hameçonner pour ensuite me laisser m’échouer sur le quai. Aujourd’hui amer, je ne vais plus en mer et je préfère ne plus être moi même et garder un pied à terre.





St-Valentin

14 02 2012

Toune de St-Valentin

Hier tu me lançais des assiettes
Tu parlais d’lancer la serviette
Mais là tu vois poindre un peu d’rouge
Et tu t’dis qu’t’es bonne pour un jour.
Pour endurer tout ce que je te fais
En fait t’es plus capable, tu me hais
Mais le romantisme artificiel
Va a’c ton être superficiel

St-Valentin, tu me lèves le coeur
Tu n’as rien à voir avec le bonheur
T’arrives comme ça, rien que pour un jour
Et tu t’proclames marchant d’amour

Je me suis retrouvé dans de beaux draps,
Avec le champagne, le chocolat,
M’as en profiter pour te baiser
J’sais ben que demain ça va cesser
J’t’ai pas dit que j’fourrais ta soeur
À place de ça j’t’ai acheté des fleurs
Je sais bien que j’suis un animal
T’inquiètes d’main tout r’viendra normal

St-Valentin, tu me lèves le coeur
Qu’as tu donc fait au romantisme
T’es là juste pour vingt-quatre heures
Et pis le quinze tu décrisses.

Je me souviens de c’que j’étais avant
Dans le temps où je prenais mon temps
Quand je pouvais seulement aimer et
te surprendre sans même me justifier
Aujourd’hui tout a besoin de raison
Sinon tu passes pour un vrai con
L’instantanée s’est oubliée
On s’reparlera le 14 … février

St-Valentin, tu me lèves le coeur
T’as fait de l’amour une horreur
T’as vraiment brûlé le naturel
T’as fait même oublier l’essentiel

Que ça prend pas que le 14 pour aimer
Si je t’aime plus, je vais te laisser
Laisse-moi donc célébrer l’amour
Du premier au dernier jour de l’année

St-Valentin, tu me lèves le coeur…